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Congrès crucial pour lutter contre la crise de la biodiversité

Provoquer un sursaut général face à l’une des principales menaces pesant sur la planète et sur l’humanité. Alors que la vie sauvage disparaît à un rythme accéléré et que la quasi-totalité des écosystèmes a été altérée, tel est l’enjeu du congrès mondial de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui va s’ouvrir vendredi 3 septembre à Marseille. Cet événement, qui réunira jusqu’au 11 septembre scientifiques, membres de la société civile, représentants des peuples autochtones, responsables politiques et chefs d’entreprise, marque l’ouverture d’une séquence internationale cruciale pour la protection de l’environnement.

Avec la conférence des Nations unies sur la biodiversité (COP15), prévue au printemps 2022 en Chine, il doit susciter un élan indispensable à la lutte contre l’effondrement du vivant. « On attend de ce congrès une mobilisation nouvelle et un passage à l’action fort, précise Sébastien Moncorps, le directeur du comité français de l’UICN. Il n’y a plus d’incertitudes sur la crise de la biodiversité. La communauté internationale de la conservation a fait des propositions concrètes pour la résoudre, il faut que ça se traduise par une mise en œuvre immédiate. »

Fondée en 1948 à Fontainebleau, l’UICN compte 1 400 membres, dont une centaine d’Etats, et s’appuie sur un réseau de près de 18 000 experts. Tous les quatre ans, son congrès est l’occasion de dresser les priorités mondiales de la protection de la nature.

Plus d’une centaine de résolutions – sur la lutte contre la déforestation importée, la pollution plastique dans les milieux marins, la protection des grands singes… – ont déjà été adoptées, et une vingtaine d’autres doivent encore être négociées à Marseille.

 

Des recommandations qui doivent peser

S’il n’est pas dupe que l’évènement est un outil de communication et de visibilité pour les acteurs qui travaillent sur la biodiversité, c’est un rendez-vous important pour faire avancer les choses au niveau mondial.

« Ce congrès est important notamment pour les océans parce qu’on a un agenda politique international bien chargé pour l’année à venir. Une des résolutions qui doit être discutées et on espère votée à Marseille concerne un appel aux États de se mobiliser diplomatiquement pour que les négociations sur le traité sur la haute mer dans le cadre des Nations-Unies aboutissent avec un traité ambitieux. »

À Marseille, des décisions fortes sont attendues, qui doivent permettre de « mettre fin au déclin alarmant de la biodiversité » et déployer massivement des solutions d’urgence sur des problématiques majeures comme la protection des poissons des récifs coralliens, des mangroves et des grands singes, les pratiques alternatives aux pesticides, la pollution plastique dans les océans, la déforestation importée ou l’artificialisation des sols ou encore la lutte contre le changement climatique.

Greenpeace espère ainsi notamment voir aboutir la création d’aires marines protégées en haute-mer avec un appareil juridique qui n’existe pas. Au dernier congrès il y a 4 ans à Hawaï, l’UICN a adopté des indicateurs pour définir ce qu’est une aire marine protégée et quels niveaux de protection sont nécessaires. Mais reste à définir quelles étendues doivent être protégées. Ce sera débattu à Marseille.

Les scientifiques de l’UICN disent que 30 % des océans doivent être protégés. La résolution marseillaise sera importante pour faire pression sur les pays. Notamment sur la France qui s’autoproclame un peu vite « champion de la biodiversité ».

« La France a adopté en janvier une stratégie nationale sur les aires marines qui en apparence dit la même chose, que 30 % des eaux françaises seront protégées d’ici 2022, mais quand on regarde de près, on est loin des critères de l’UICN, c’est même ridicule ce qu’il propose. On va être vigilants parce qu’on a un double discours et un « green washing » de la part de Macron. »

D’autant que dans le même temps, rappelle François Chartier, le gouvernement continue de soutenir la pêche industrielle et défend l’exploitation du minerai en grande profondeur. « Il y a des contresens qui sont importants à dénoncer à l’occasion du congrès », ajoute-t-il.

 

« Tour de chauffe »

Mais, au-delà de ces discussions, ce congrès prend place dans un contexte différent des précédents, alors que la question de la dégradation des écosystèmes s’impose peu à peu dans l’agenda politique.

En 2019, le premier rapport majeur de la Plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques alertait sur le risque de disparition à brève échéance d’un million d’espèces animales et végétales, et décrivait un taux actuel d’extinction « au moins des dizaines ou des centaines de fois supérieur à ce qu’il a été en moyenne durant les derniers dix millions d’années ».

D’autres publications scientifiques et la Liste rouge des espèces menacées, régulièrement mise à jour par l’UICN, ont contribué au début de prise de conscience concernant l’état catastrophique de la planète : en cinquante ans, les populations mondiales de vertébrés ont décliné en moyenne de 68 %, et la France a perdu 30 % de ses populations d’oiseaux des villes et des champs en trois décennies.

Océans, rivières, forêts tropicales… Tous les continents et tous les milieux sont lourdement affectés par les activités humaines. « Ce congrès et la COP15 doivent permettre de poser de vrais jalons qui ancrent dans l’esprit collectif le fait que la biodiversité est un enjeu fondamental, espère Bruno David, le président du Muséum national d’histoire naturelle. La COP21 a été un jalon pour le climat ; on peut regretter qu’elle n’ait pas assez été suivie d’effets, mais on s’y réfère toujours. Pour la biodiversité, les jalons n’ont pas encore été posés. »

Initialement prévu en juin 2020 et reporté à deux reprises en raison de la pandémie de Covid-19, le premier congrès de l’UICN organisé en France se tiendra finalement en format hybride. Seuls quelque 4 000 participants sont attendus à Marseille, alors que l’ambition originale était d’en réunir plus de 10 000.

Pour tenter de sensibiliser le plus grand nombre, des espaces consacrés à l’accueil du public sont également prévus. « Il faut sortir du cercle des experts pour embarquer la société », assure Pierre Dubreuil, le directeur général de l’Office français de la biodiversité.

En filigrane du congrès, la mobilisation en vue de la COP15, au cours de laquelle sera défini le nouveau cadre mondial pour la protection de la planète d’ici à 2030, sera au cœur des discussions. Le congrès doit servir de « tour de chauffe » avant ce rendez-vous et participer à rehausser l’ambition des Etats. « Ensemble, nous comptons influer sur l’accord qui sera adopté », confirme Bruno Oberle, le directeur général de l’UICN.

La dernière version du projet de cadre mondial prévoit, d’ici à dix ans, la protection de 30 % des terres et des mers, la restauration de 20 % des écosystèmes prioritaires ou encore l’élimination de tout rejet de déchets plastiques.

Climat et biodiversité même combat

Tout ça par la faute de l’homme. Non content d’être à l’origine du réchauffement climatique, en passe d’être la première source de la perte hors norme de la biodiversité, il opère des prélèvements massifs de ressources et de matières premières dans les milieux naturels, provoquant une dégradation rapide des écosystèmes dont lui-même dépend. Une machine infernale dont les entreprises prennent de plus en plus la mesure.

Témoin, « l’IUCN CEO Summit », un sommet organisé peu avant l’ouverture officielle du Congrès de l’UICN et qui réunira les patrons d’une cinquantaine de grandes entreprises, françaises et étrangères. Celles-ci, d’Engie à EDF en passant par Shell, se veulent en pointe sur les enjeux de biodiversité et les outils nécessaires à sa préservation. Notamment sur la mise en oeuvre des « solutions fondées sur la nature », concept prôné par l’UICN et qui permet de préserver ou de restaurer des écosystèmes.

« On a pris conscience du fait que les questions de biodiversité sont liées à nos modes de production et de consommation », explique Rémy Rioux, le directeur de l’Agence française pour le développement (AFD). Au même titre que le réchauffement climatique, la perte de biodiversité fait peser un risque financier très lourd sur les économies dont la prise en compte s’impose. « Il faudrait entre 750 et 1.000 milliards de dollars chaque année d’investissements positifs pour la nature d’ici à 2030, on estime qu’on est aujourd’hui à 150, dont 80 % d’argent public », indique-t-il.

L’équation financière que va poser le déclin du patrimoine naturel de la planète commence à se poser dans les économies les plus développées. En juin dernier, à Londres, les ministres des Finances du G7 ont pris l’initiative de lancer un groupe de travail, la TNFD (Task Force on Nature-Related Financial Disclosures) pour aider les entreprises et les institutions financières mondiales à mettre au point des méthodes de reporting sur les risques et les impacts de leurs investissements sur l’environnement.

 

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